Que gagne-t-on à vouloir être arrivé avant même que d’avoir pris le départ ? Est-il vraiment nécessaire, si l’on veut parvenir au bout de son âge, de débouler à tombeau ouvert et chercher à rattraper un temps qui ne s’arrête jamais ?
Faut-il courir à perdre souffle et s’en user les jambes, faut-il avaler des kilomètres et des kilomètres jusqu’à en crever, filer à vive allure sans rien voir, ni des gens ni des paysages pour, finalement, ne jamais remporter cette course au bonheur ?
L’impatience, la précipitation, l’énervement s’accommodent difficilement de la pérennité. On se dépêche, on vibrionne, mais on n’avance guère. L’agitation n’est souvent qu’illusoire.
Il y a peu, avant les pétarades des bolides motorisés et des engins supersoniques, le monde des campagnes suivait son bonhomme de chemin sans brûler les étapes, sans sursauter aux pets des attelages. L’encensement du cheval pouvait paraître monotone, les grincements du char à banc se faisaient parfois ennuyeux, les rencontres étaient rarement surprenantes ; il n’empêche ! on s’accommodait volontiers de ce train-train où tout n’était pas rose, bien sûr, mais où l’existence coulait paisiblement, sans heurts, au fil des forts travaux et des moindres besognes.
Tiens, donc : personne, pas même le garde champêtre, ne trouvait à redire quand, passant devant l’auberge, un roulier au gosier asséché s’enfilait un verre de vin, prélude à trois ou quatre trinquées s’il venait à croiser quelqu’un de connu. Pas davantage on ne critiquait celui qui marquait une pause et s’accordait un roupillon à l’ombre d’un bosquet, dans l’attente que ce même vin perdît un peu de ses effets soporifiques. Cette insouciance toute relative ne mettait pas en péril les autres usagers de la chaussée. Le pays se contentait d’en sourire, voilà tout. Ce qui n’était pas accompli le jour le serait peut-être le lendemain. La routine, quasiment.
Las ! cette lente quiétude fut chamboulée lorsque les bagnoles à pétrole poussèrent dans le fossé les bonnes vieilles guimbardes à crottin.
Les routes blanches disparurent sous un bitume noir. Les torpédos n’en étaient qu’à teuf-teufer que les champions du volant embrayaient déjà pleins gaz. Vite, il leur fallait foncer toujours plus vite. La marche du progrès ne supportait aucun frein. Au diable, les traînards et les retardataires ! Et tant pis pour les poules, les chats, les hérissons qui ne s’écartaient pas assez rapidement et qu’on écrabouillait sans y prendre garde. Alors les accotements, jadis bordés d’arbres, foisonnèrent de limitations de vitesse dont on se battit l’oeil, d’interdictions de tourner, de défenses de stationner. Cette forêt de panneaux n’intéressa que les pandores qui s’y embusquèrent, pour choper le contrevenant.
Ah, dites, quel grisant manège on tenait là ! Grisant et pourtant dérisoire. Car quoi, Jeannot le fontainier n’avait-il pas raison quand, en des époques révolues, il disait que rien ne servait de courir si l’on ne partait pas à point ?
La recommandation s’adressait au gars des villes comme au gars des champs. Il en va de la vie d’aujourd’hui, je crois, comme il en allait de la fable d’hier.