Si l’on a pu parler du geste auguste du semeur, on évoquera à juste titre la majesté de celui du faucheur, le port altier de l’homme qui manie la faux avec une cadence régulière, un coup d’œil précis et le goût du travail perlé. Choc rude du fer sur les blés majestueux, chuintement de l’outil qui tranche les tiges. Quel spectacle fascinant que celui de l’homme s’attaquant au champ qui ondule, à toutes ces têtes qui ploient puis se couchent définitivement sous l’effet de son action. Lorsqu’il s’arrête pour aiguiser la lame, il se redresse fièrement, solidement campé sur ses jambes, attentif au va-et-vient de la pierre sur le fer. Il élève ensuite une outre de peau jusqu’à son épaule et, comme s’il défiait le ciel, renversant la tête, il projette des jets du liquide apaisant dans son gosier asséché. Puis il reprend sa noble tâche, sans récriminer, ni jurer comme quand il brandit le pic ou la pioche, s’arrêtant seulement un peu plus longuement pour absorber sa maigre pitance. Le faucheur arrive sur le chantier avant cinq heures du matin, alors que le soleil rougit à peine l’horizon. Il attaque souvent son labeur l’estomac vide, sauf dans quelques localités où il est d’usage, avant de commencer la beso¬gne, d’avaler un morceau de pain. À sept heures, l’ouvrier prend son premier repas, composé de soupe et de vin. À midi, seconde halte, pendant laquelle le faucheur mange son pain avec quelques débris de la viande salée qui a bouilli dans la soupe, ou un oignon, à défaut de mieux. À quatre heures, nouvelle halte ; on pique la faux, on prend un morceau de pain et on boit une nouvelle lampée de piquette. Puis, vers huit heures du soir, alors que le soleil atteint lentement la ligne d’horizon, l’homme regagne son logis, où l’attend une nouvelle ration de soupe, le premier aliment chaud ingurgité depuis la veille. Un faucheur consomme, en moyenne, dans ses quatre repas, trois livres de pain, dont la moitié sert à préparer la soupe, un litre de vin, et un morceau de viande évalué à trois sous. Au prix normal des denrées, le tout ne s’élève pas au-delà de 75 centimes, si l’on en croit Théron de Montauge. Le travail s’accomplit pourtant dans une atmosphère de joie que le faucheur ne manque pas d’extérioriser, les poèmes et les chants populaires en conservent d’ailleurs un témoignage vivace.